Le temps que les machines devaient nous rendre
Bienvenue dans le futur : tout va plus vite… sauf vous.
Aujourd'hui, j'avais envie de faire un constat qui est le mien, mais aussi celui de beaucoup d'autres, je pense… Pourquoi, malgré le temps que les soi-disant machines, l'IA et toutes ces avancées technologiques devaient nous rendre, on finit l'année absolument épuisées ?
Nous avons inventé des milliers de façons de gagner du temps, des machines qui lavent notre linge et notre vaisselle pendant qu'on dort, des courses qui arrivent jusqu'à notre porte, des messages qui traversent les océans en une seconde, des trajets d'une journée avalés en une heure, et maintenant des intelligences artificielles capables d'écrire un mail, un dossier ou un menu de la semaine à notre place avant même qu'on ait fini notre café. Et pourtant, regardez autour de vous en cette fin d'année : qui a une minute à soi ? Qui arrive en novembre reposée, disponible, avec du temps devant elle ? Alors où est-il passé, tout ce temps qu'on était censées avoir gagné ? J'ai comme l'impression qu'on nous a mis une grosse carotte 🥕
Le plus troublant, c'est qu'il s'est passé exactement la même chose avec le bien-être, qui devait pourtant être notre refuge et qui est devenu, en quelques années, une liste de tâches sans fin : une routine du matin, une autre du soir, une application qui note votre sommeil comme on note une copie, un complément dont vous ignoriez l'existence il y a huit jours et qui figure désormais sur votre to-do comme si votre capacité à tenir jusqu'au vendredi en dépendait, un bain glacé un mois, une poudre verte le mois suivant. On a fait du soin de soi une performance de plus, qu'on consomme à la vitesse à laquelle on achète des vêtements qu'on ne portera jamais.
Et je crois que la réponse est à la fois simple et vertigineuse : nous n'avons jamais vraiment gagné ce temps, parce qu'à chaque fois qu'une invention nous libérait une heure, nous nous sommes empressés de remplir cette heure avec de nouvelles attentes. Quand une lettre mettait trois jours à arriver, personne n'exigeait de réponse dans la journée, alors qu'aujourd'hui un message laissé deux heures sans réponse ressemble presque à une impolitesse. Quand le linge se lavait à la main, personne n'imaginait qu'on puisse, dans une même journée, travailler, faire du sport, cuisiner maison, méditer le matin et répondre à ses mails jusqu'à vingt-trois heures. Chaque machine qui devait nous soulager a fini par relever la barre de ce qu'on attend d'une seule personne dans une seule journée. Et quand on travaille de la maison, les attentes qu'on se donne et celles de son entourage sont encore pires !
Et je vais être honnête avec vous, je me suis posé la question pour moi aussi. Pendant des années, j'ai publié tous les deux jours, avec toute la bienveillance du monde, parce que j'avais envie de vous transmettre le plus de choses possible, une plante, un geste, une recette, un mécanisme du corps qu'on ne vous avait jamais expliqué. Mais je me demande aujourd'hui si cette bienveillance, multipliée par des milliers de comptes qui font la même chose avec les mêmes bonnes intentions, ne s'est pas transformée, sans que personne ne le veuille, en une injonction de plus, cette petite voix collective qui murmure qu'on pourrait toujours aller un peu mieux, à condition d'en faire un peu plus.
Beaucoup d'entre vous ne se sentent pas plus sereines au bout de tout ça, elles se sentent surveillées, et surveillées par elles-mêmes, à scruter leur corps pour y trouver le prochain problème à régler au lieu de l'habiter tranquillement. Alors si vous arrivez au bout de cette année épuisée sans comprendre pourquoi, alors que sur le papier vous faites tout bien, j'aimerais vous dire que vous n'en faites sans doute pas trop peu, et qu'on vous a peut-être simplement donné beaucoup trop à porter.
Et je pense que ça ne va pas ralentir, car je vois bien vers quoi l'on avance : un monde où l'on ne saura plus très bien ce qui est vrai, où tout sera produit toujours plus vite, et où la barre de ce qu'on attendra de vous montera encore d'un cran, puis d'un autre, sans jamais redescendre.
Face à ça, je crois que le geste le plus radical de cette fin d'année, c'est de n'ajouter qu'une seule chose qui vous fait vraiment du bien, et d'en retirer une qui ne s'aligne plus avec vous : pas de nouvelle routine pour finir l'année en beauté, pas de résolutions anticipées, pas de programme en trente étapes, mais un seul geste, tenu assez longtemps pour qu'il devienne le vôtre. On répète partout qu'il faut 21 jours pour prendre une habitude, alors que ce chiffre vient d'un chirurgien esthétique des années 1960 qui observait le temps que ses patients mettaient à s'habituer à leur nouveau visage, et que le jour où des chercheurs de l'University College de Londres l'ont enfin mesuré, en 2009, ils ont trouvé une moyenne de 66 jours, avec des écarts allant de 18 à 254 jours selon les personnes et les gestes. C'est d'ailleurs pour ça que tous nos rituels Maison Kå fonctionnent en cycles de trois semaines, suivis de sept jours de pause, puis d'une reprise : trois semaines, c'est le temps de commencer, et c'est en enchaînant les cycles, au rythme de votre corps, que le geste s'installe pour de bon. Trois cycles de 21 jours, cela fait 63 jours de tasses, presque exactement ce que la science a mesuré.
Les trois choses que je fais à cette période
Trois, pas trente, et si vous n'en gardez qu'une, ce sera déjà beaucoup.
Je choisis ce que je ne ferai pas. C'est le geste le plus efficace de ma fin d'année et le seul dont personne ne parle. Avant d'ajouter quoi que ce soit, je regarde ce que je peux retirer : un engagement pris par habitude, un abonnement que je n'utilise plus, un compte qui me donne systématiquement l'impression d'être en retard sur ma propre vie. Se désabonner, c'est déjà prendre soin de soi.
Je garde un seul rendez-vous avec moi-même. Un seul, et chez moi c'est la tisane du soir, dans le calme, sans écran, parce qu'un geste tenu toute l'année m'a toujours fait plus de bien que dix routines parfaites abandonnées au bout de trois semaines.
Je laisse mon corps parler avant les applications. Si j'ai faim, je mange, si je suis fatiguée, je dors. C'est tellement simple que ça paraît dérisoire écrit comme ça, et c'est pourtant exactement ce qu'on a désappris à force de tout mesurer.
Le piège de la fin d'année
Novembre est le mois où l'on commence à faire les comptes. On regarde la liste des bonnes résolutions de janvier, on mesure tout ce qui n'a pas été fait, et l'on se lance dans un dernier sprint pour finir l'année en beauté, pendant que s'ajoutent les bilans au travail, les cadeaux à trouver, les repas à organiser, les enfants qui tombent malades les uns après les autres et le soleil qui se couche avant la sortie du bureau. Et pendant deux semaines, on tient.
Puis la fatigue rattrape tout le monde, la première chose saute, la deuxième suit, et l'on arrive à Noël vidée, avec cette impression désagréable d'avoir encore échoué à quelque chose. Sauf que vous n'avez échoué à rien : vous vous êtes chargée d'un programme que personne ne pourrait tenir en plus d'une vie déjà pleine, au moment précis de l'année où votre corps, lui, vous demande de ralentir. Le piège de la fin d'année, c'est de croire que la solution consiste toujours à ajouter.
Ce que l'intelligence artificielle va changer, et ce qu'elle ne changera pas
On me demande souvent ce que j'en pense, alors je le dis ici. L'IA va faire à notre époque ce que la machine à laver a fait à celle de nos grands-mères : elle va absorber des heures de travail, rendre instantané ce qui prenait une journée, et se montrer formidablement utile. Puis, exactement comme la machine à laver, elle va servir de prétexte pour relever la barre, et l'on attendra de vous plus de projets, plus de réponses, plus vite. C'est déjà commencé.
Ce qu'elle ne changera pas, en revanche, c'est vous. Votre système nerveux bat au même rythme que celui de votre arrière-grand-mère, il lui faut toujours autant d'heures de sommeil, autant de repas pris assis, autant de silence pour se remettre d'une contrariété, et aucune technologie n'a jamais accéléré une digestion, un cycle menstruel ou une cicatrisation. Tout accélère autour du corps, et le corps garde exactement le même tempo qu'il y a deux cents ans, si bien que la vraie question de notre époque devient celle de ce que vous acceptez de ne pas suivre.
Ce que j'aimerais que vous reteniez
Que vous n'avez jamais gagné le temps qu'on vous avait promis, et que vous n'y êtes pour rien.
Que le bien-être est devenu une marchandise comme une autre, et que vous avez parfaitement le droit de ne pas en consommer davantage.
Que la barre continuera de monter, avec l'IA comme avec tout le reste, et que le seul endroit où vous gardez vraiment la main, c'est ce que vous décidez de ne pas ajouter.
Et que ralentir, en cette fin d'année, est sans doute la façon la plus sérieuse de prendre soin de vous. En tout cas, c'est ce que j'ai décidé de faire.
Prenez soin de vous. 🌱
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